Positionnement scientifique

(English version below)

Il n’y a qu’un journal, disait déjà Tocqueville en 1840, qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée (626). Les médias de masse occupent, depuis qu’ils existent, une position d’acteurs, parfois d’instruments, dans les processus de formation des identités communautaires, ethniques et nationales ainsi que dans la formation des « communautés imaginées » induites généralement par les acteurs politiques aux prises avec les évolutions historiques (Anderson, 1996). Aux 19ème et 20ème siècles, les médias de masse ont notamment contribué à l’unification linguistique des Etats-nations qui se créaient. Ils ont également été mobilisés dans le cadre de stratégies de conquête et/ou de maintien au pouvoir des élites politiques qui entendaient instrumentaliser ces identités (Gazibo et Thiriot, 2009 :116 ; Brass, 1991 ; Breuilly, 1994). De ce fait, les médias contribuent activement à la formation, la cristallisation ou le renforcement des identités.

Toutefois, pour comprendre ces processus, il importe de replacer les contenus médiatiques dans leur contexte de production afin de cerner la dynamique d’ensemble, le « système » qui préside à leur émergence. Si la notion de « quatrième pouvoir » est souvent utilisée pour décrire les médias et celle d’ « indépendance » pour qualifier la profession de journaliste, il n’en reste pas moins que les journalistes sont engagés dans des réseaux d’interdépendances qui influencent leur façon de travailler, et donc l’information produite (Chupin et Nollet, 2006 : 16). Quelle est la place effective des journalistes et des médias dans la création, le renouvellement et le maintien des identités communautaires, ethniques ou nationales ? Le « pouvoir » que l’on attribue souvent aux journalistes est davantage un « pouvoir » exercé par un réseau de protagonistes qui ne se réduit en rien aux titulaires d’une carte de presse (Neveu, 2004 : 80). L’exploration des univers de production de l’information permet de mieux saisir la relation qui unit le journalisme aux sphères économiques et politiques, notamment (Maigret, 2003).

Le discours des médias sur la communauté, l’ethnie ou la nation n’est jamais autonome, mais toujours une production collective qui renvoie à l’un ou l’autre réseau d’acteurs. Cette dynamique systémique peut être cernée en particulier dans la formation des « identités meurtrières », construites sur la peur d’un autre diabolisé. Ainsi, un « nous » inclusif est créé, destiné à cimenter la communauté, contre un « autre » qui est forcément exclu (Spencer, 1998 : 255-274). S’alimentant de la haine d’un autre aux contours flous ou, au contraire, très précis, le discours des médias sert les intérêts de certains leaders ou groupes en quête de légitimité ou de profit. Les effets dévastateurs que les médias peuvent alors provoquer ont été souvent observés, en particulier à travers les exemples tristement célèbres de la Télévision nationale serbe et de la Radio Télévision libre des mille collines au Rwanda (Chrétien, 1995). Les provocations relayées par ces médias se sont transformées en prédictions créatrices et ont mené à des affrontements prétendument nationaux ou ethniques.

Si les effets directs des médias restent difficiles à observer (Van Dijk, 1991 : 226-227), le contenu des messages diffusés constituent souvent le principal objet d’analyse. De ce fait, l’élucidation des relations d’interdépendance qui lient les journalistes à leur « milieu » tend à être négligée. Ce sont bien les journalistes qui obtiennent l’information, la sélectionnent et la mettent en forme pour la transmettre à leurs lecteurs. Ils jouent un rôle déterminant quant à la disponibilité de l’information. Si les médias traditionnels sont aujourd’hui souvent précédés ou contournés par les modalités alternatives de la circulation de l’information, en particulier à travers les réseaux sociaux, ils fonctionnent toujours comme une autorité morale parlant au nom de la société et décidant des sujets qui seront mis à l’avant de la vie publique. De cette manière, les médias définissent les termes des débats publics : ses structures internes, ses aspects importants ainsi que les limites idéologiques des représentations sociales. Ils offrent alors des modèles, des faits et des opinions, qui sont utilisés par les lecteurs (Ibid. : 244). D’où l’intérêt d’une identification des acteurs-sources sous-jacents, des relations d’influence qui amènent les journalistes à renforcer une certaine lecture des réalités sociales (Pollak, 2007 : 2-12).

Sur base de ces premiers repères théoriques, les organisateurs de la conférence proposent une réflexion sur le rôle des médias dans la construction des identités politiques, qu’elles soient de nature communautaire, ethnique ou nationale, en suivant quatre axes majeurs de réflexion :
- l’étude du discours des médias, notamment dans sa contribution à l’inclusion ou à l’exclusion des membres de la communauté, de l’ethnie ou de la nation (en particulier les continuités ou résonnances entre le discours médiatique et d’autres discours émanant du monde politique ou de la société civile et circulant dans l’espace public pourront être identifiées);
- l’analyse des liens entre médias et stratégies politiques, entre acteurs médiatiques (journalistes, éditeurs, patrons) et acteurs politiques (partis, mandataires), en particulier dans les cas de recours aux identités communautaires ;
- la mise en perspective des modes de fonctionnement internes de l’organisation médiatique qui contribuent à configurer le discours médiatique autour de ces questions identitaires (modes de collecte et de sélection de l’information, hiérarchies internes, recours aux discours d’expert, exploitation des réseaux sociaux, …)
- l’approche des dynamiques économiques des médias qui influencent la manière dont les différents acteurs participent à la construction des identités (actionnariat, annonceurs, …).

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There is only one newspaper, as Tocqueville already said in 1840, which could put in a thousand minds the same thought at the same time (626). Media have always played the role of actors, sometimes of instruments, in the process of shaping community, ethnic and national identities as well as in shaping « imagined communities » usually induced by political actors in particular historical developments (Anderson, 1983). In the 19th and 20th centuries mass media have among other things contributed to the linguistic unification of nation-states that were being created. They have also been mobilized as part of strategies of conquering and/or maintaining the power of political elites exploiting identities (Gazibo et Thiriot, 2009: 116 ; Brass, 1991 ; Breuilly, 1994). It can be said consequently that media can influence greatly the formation, crystallization or strengthening of identities.

Nevertheless, in order to understand these processes, it is important to place the content of the media in its production context. This facilitates an understanding of the whole picture, the “system” which governs its emergence. If “fourth power” is often used to describe the media and “independence” to qualify the profession of journalist, it has to be mentioned that journalists are involved in networks of interdependencies that affect their way of working, and therefore the information produced (Chupin and Nollet, 2006 : 16). What is the role of the journalists and the media in the creation, renewal and maintenance of community, ethnic or national identities? The « power » that is often attributed to journalists is more a « power » exercised by a network of actors that cannot be reduced in any way to those holding a press card (Neveu, 2004: 80). Exploring the world of information production leads to a better understanding of the relationship between journalism, on the one hand, and the economic and political spheres in particular, on the other hand (Maigret, 2003).

Media discourse on the community, the ethnic group or the nation is never autonomous. It can be considered a collective production pertaining to one or another network of actors. This systemic process can be seen in particular in the formation of “murderous identities”, constructed out of fear of an ‘other’ which is demonized. Thus, an inclusive « we » is created for cementing the community against an « other » which seems necessarily excluded (Spencer, 1998: 255-274). Benefiting from the hatred of an ‘other’, vaguely or on the contrary very accurately defined, media discourse allows the interests of some leaders or groups seeking legitimacy or profit to be served. One easily understands the devastating effects that media can have by considering the infamous examples of the Serbian National Television and the Radio Télévision Libre des Mille Collines in Rwanda (Chrétien, 1995). Provocations relayed by the media led to the allegedly national or ethnic clashes.

Even though the direct effects of the media are difficult to observe (Van Dijk, 1991: 226-227), the content of the messages is often the main object of analysis. Therefore, unveiling the relations of interdependencies between the journalists and their “environment” is usually not examined. In any case, journalists get information, select it and arrange it in order to transmit it to their readers. They exert a decisive influence on the availability of information. Even though traditional media are nowadays often preceded or skirted by alternative channels such as social networks, they still function as a moral authority speaking on behalf of society and deciding which subjects will be put forward in the public arena. In this way, media define the terms of the public debate: its internal structure, its key aspects as well as the ideological limits of social representations. Journalists then offer models, facts and opinions, which are used by readers (Ibid.: 244). Hence the importance of identifying underlying actors-sources and relationships of influence that motivate journalists to reinforce a certain interpretation of social realities (Pollak, 2007:2-12).

On the basis of these initial theoretical guidelines, the conference organizers offer to facilitate a discussion about the role of media in the construction of political identities, in four major areas:
- The study of media discourse, especially in its contribution to the inclusion or exclusion of members of the community, ethnic group or nation (especially the continuities or resonances between media discourse and other discourses from the world of politics and civil society which are circulating in the public sphere and can be identified);
- The analysis of the links between media and political strategies, between media actors (journalists, editors, bosses) and political actors (parties, attorneys), especially in cases where community membership is brought into play;
- The analysis of the internal functioning of the media organization that contributes to configuring media discourse around these identity issues (collection methods and selection of information, internal hierarchies, use of expert discourse, use of social networks, …)
- The analysis of the economic dynamics of the media which influences how the different actors are involved in the construction of identities (shareholders, advertisers, …).

Bibliographie / Bibliography

De Tocqueville, A., De la démocratie en Amérique. Œuvres, Paris, 1840.
Anderson, B., L’image national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 [1983].
Braas, P., Ethnicity and Nationalism. Theory and Comparison, New Delhi, Sage, 1991.
Breuilly, J., Nationalism and the State, Chicago, The University of Chicago Press, 1994.
Chupin, I., et Nollet, J., Journalismes et dépendances, L’Harmattan, 2006.
Chrétien, J.-P., Les médias du génocide, Paris, Karthala, 1995.
Fowler, R., Language in the News. Discourse and Ideology in the Press, Londres, Routledge, 1991.
Gazibo, M., et Thiriot, C., Le politique en Afrique : état des débats et pistes de recherche, Paris, Karthala, 2009.
Maigret, E., Sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Colin, 2003.
Neveu, E., Sociologie du journalisme, Loyola, 2004.
Pollak, A., « The Myth of the Untainted Wehrmacht : The Structural Elements of Wehrmacht Mythology in the Austrian Press since 1945 », in : Heer, H., Manoschek, W., Pollak, A., et Wodak, R., The Discursive Construction of History. Remembering the Wehrmacht’s War of Annihilation, New York, Palgrave, Macmillan, 2007.
Spencer, P., et Wollman, H., « Good and Bad Nationalisms : A Critique of Nationalism », in : Journal of Political Ideologies, n°3, vol.3, Octobre 1998, pp. 255-274.
Van Dijk, T., Racism and the Press. Critical Studies in Racism and Migration, Londres, Routledge, 1991.